LA MEMOIRE DE LA VIGNE EN CEVENNES
NE DOIT PAS PASSER A LA TRAPPE
Dominique Garrel
C’est la saison des vendanges, ou plutôt « c’était » la saison des vendanges par chez nous… En effet, il restait encore quelques vignes dans la plaine de Saint-Julien-de-Cassagnas - Allègre-les-Fumades, où je réside, mais elles ont quasiment disparu. La dernière campagne d’arrachage (Cévennes Magazine du 19 juillet 2025) a sonné le glas de la viticulture locale. Une cave coopérative est devenue mairie d’Allègre-les-Fumades, l’autre la Nougaterie des Fumades.
Les campagnes d’arrachage des vignes se sont succédées depuis le milieu du siècle dernier :
Années 1950-1960 : Après la seconde Guerre mondiale, la viticulture, touchée par des crises de surproduction et des difficultés de commercialisation, fait l’objet de politiques de restructuration.
Années 1970-1980 : La crise de mévente persiste, notamment dans le Languedoc, où la surproduction et la mauvaise image des vins de plaine poussent à des politiques d’arrachage.
Années 1990-2000 : Malgré l’amélioration de la notoriété des vignobles AOC, la crise de mévente touche encore de nombreux vignerons.
Années 2020 : Face à une crise persistante (concurrence internationale, baisse de la consommation, guerre des droits de douane, etc.), en 2024 un plan de 120 millions d’euros vise à supprimer 30 000 hectares de vignes.
Vous noterez avec moi que l’histoire agro-industrielle locale fait, elle, l’objet d’une conservation muséographique :
- Le charbon : avec la Mine témoin à Alès, la Maison du mineur à La Grand’Combe, les musées de la mine de Saint-Florent-sur-Auzonnet et Gagnières.
- La soie : avec le musée dédié à Saint-Hippolyte-du-Fort et Maison Rouge à Saint-Jean-du-Gard qui fait état aussi de la châtaigne.
Quant à la mémoire de la viticulture, qui pourtant a couvert nos collines et nos plaines, elle disparaît sans laisser de traces, hormis des bâtiments, des caves coopératives converties de diverses manières (si elles ne sont pas rasées).
Je reviens dans la plaine Saint-Julien-de-Cassagnas - Allègre-les-Fumades. Là, jusque dans cette belle et grande vallée de l’Auzonnet, poussaient des vignes célèbres ; même si elles relevaient d’une première exploitation appelée « la grange du Pontet » à Saint-Julien-de-Cassagnas, laquelle deviendra Notre Dame de Bonrepos. Elle se développa rapidement avec trois autres fermes : le Mas Saint-Jacques à Saint-Julien-de-Cassagnas, Les Planètes à Allègre-les-Fumades et le Mas Fournier à Rousson. Soit un total de 143 hectares dont plus de 86 étaient cultivables.
Ces vignes de Notre Dame de Bonrepos étaient sises sur trois communes, toutes propriétés de la Trappe de Notre-Dame-des-Neiges à La Bastide-Puylaurent en Ardèche. L'histoire agricole de la Trappe à Saint-Julien-de-Cassagnas est intimement liée à l'expansion de l'Abbaye Notre-Dame-des-Neiges. En quête de terres plus clémentes que la rudesse de leur plateau ardéchois, les moines y avaient bâti un domaine agricole remarquable à partir du milieu du XIXe siècle, où ils ont notamment produit du vin qu’ils montaient et faisaient vieillir à Notre Dame des Neiges. Ils avaient mis au point un apéritif appelé Cassagnas dont l’appellation et le savoir-faire se perdit à la vente de la propriété et un vin mousseux blanc demi-sec « Fleur des Neiges ». Les vignes du domaine produisaient aussi une part majeure de ce qui allait devenir l'œuvre du "Vin de Messe".
Au-delà de la vigne, les moines plantèrent de vastes champs de mûriers afin de nourrir les vers à soie (les magnaneries), une activité alors florissante dans les Cévennes. Les moines construiront aussi une brasserie en 1877 ; son exploitation par la communauté sera toutefois de courte durée, cessant au bout de 5 ou 6 ans.
En avril 1972 les activités viticoles des moines trappistes de l'Abbaye Notre-Dame-des-Neiges de Saint-Julien-de-Cassagnas ont été transférées vers un domaine de Bellegarde.
À la suite du déménagement total de la production vinicole vers Bellegarde, les bâtiments conventuels et les terres agricoles ont changé de destination. Aujourd’hui propriété privée, il abritait encore récemment le Centre équestre de la Blaquière.
A Saint-Julien-de-Cassagnas, la vigne fait un retour avec Ekaterina de Cazenove. Née en Moldavie, Katya développe une passion pour le vin, qu’elle a consolidée par des études d’œnologie. En 2019, elle reprend des terres de sa belle-famille et y crée son propre domaine en agriculture biologique ; 8 hectares en agroforesterie créés selon deux axes : durabilité environnementale et créativité. Les raisins certifiés sont vinifiés selon la Méthode Nature.
Katya aurait aimé en savoir plus sur les cépages des Trappistes, sur les méthodes de vinification, bref sur l’histoire générale de la viticulture conduite par les Trappistes. Hélas, la viticulture locale ne possède ni conservatoire, ni musée.
Les lecteurs de Cévennes Magazine, son association ainsi que les réseaux sociaux peuvent probablement nous aider à travailler un sujet à l’histoire aussi importante que celle de la soie ou de la mine. C’est du moins avec cet espoir que je lance un appel dans Cévennes Magazine.
