PETIT PÈLERINAGE À AIGUES-MORTES
De Marcel Hervieu (juillet 1919)
Relevé par Christian Bataille
AIGUES-MORTES, ville de Saint-Louis et jardin de Bérénice ! N’est-ce point un ragoût bien délicat pour un rêveur également épris d’histoire et d’art, de pouvoir accoupler sans sacrilège Louis IX et Maurice Barrès ? Un tel piment anachronique n’est point si commun que l’amateur de menues perversités cérébrales ne s’attarde à le savourer. D’aucuns seront choqués de ce qu’on accorde la même importance dans le paysage au grand Saint-Louis et à Petite Secousse ; au héros authentique de la France chevaleresque et à l’imaginaire héroïne d’un livre subjectif. Mais dans ces lieux de muets souvenirs, la raison aurait mauvaise grâce à prévaloir contre le sentiment. Puisque Saint-Louis, qui fut un pur esprit, avait un corps, de même, je veux que Bérénice ait réellement existé, car elle est pour plus de moitié dans l’émotion rétrospective que dégage Aigues-Mortes.
Ne viens-je pas déjà de prouver ainsi son existence, autant qu’on peut prouver celle même de Dieu, par un hasardeux principe de causalité ? Le visage et l’âme de Bérénice, tous deux pleins d’une amoureuse mélancolie, se lèvent nécessairement comme une brume ou comme un parfum, de ce désert de pierre, de sable, de sel et de fièvre lente, où se consuma le regret de M. François de Transe…
Le bon Charlemagne avait fait élever, au milieu des marécages où l’on pêchait le sel, une tour qui fut baptisée Matafère, et servit peut-être de refuge provisoire contre les incursions sarrasines et barbaresques ; à moins qu’elle n’ait été utilisée pour transmettre par télégraphe optique, des nouvelles maritimes à la Tour Magne, de Nîmes. Revue et augmentée par Saint-Louis, elle devint la Tour de Constance, telle qu’elle existe toujours (quoique fort restaurée, surtout en sa partie supérieure : le couronnement de la plate forme ne remonte qu’au XVIe siècle, remarquait Mérimée). Constance est prolongée encore par une tourelle, où brilla pendant des siècles le plus ancien « farot » du golfe du Lion. […]
Extrait d’un article du Cévennes Magazine n° 2382 du samedi 7 mars 2026 disponible chez votre marchand de journaux ou en commande sur notre site internet.
